Big Business

[Journal Off du poker #6] Big Business

de Jérôme Schmidt
Co-fondateur et rédacteur en chef de Poker52
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Le poker fait (et défait) la richesse des hommes. Mais pour des hordes de joueurs ruinés, ou broke quelques mois/années, combien a-t-il fait de milliardaires ? Aucun. Des millionnaires, par dizaines bien sûr, au moins pour quelques temps. Des sommes qui changent des revenus qu’on aurait crus bloqués à tout jamais à un salaire étriqué, à des fins de mois difficiles. Mais des millions qui partent, changent de main, se transforment, et souvent disparaissent.

Le vrai business, celui qui génère des fortunes inébranlables, n’est pas là. Pas loin, bien sûr, mais pas exactement aux tables de l’Amazon Room, et son décor atone, sa Poker Kitchen bon marché et ses magasins de souvenirs working class. Si le poker est le monde de l’argent liquide, juice indispensable au joueur de poker professionnel qui se déplace poches / banane / sac à dos rempli de liasses de billets de 100 $ à portée de main, force est de constater que la véritable richesse de ce secteur microscopique du Big Business mondial n’est pas à aller chercher de ce côté.

Cette nuit, dans la torpeur d’une nuit de poker alimentée par le 4ème match de playoff de la NBA (pour info : San Antonio mène 3 à 1 contre Miami, avec match à domicile à venir) et le lancement du Mondial de football, les joueurs présents au Rio ont entendu une folle rumeur, qui traînait depuis quelques jours déjà, devenir officielle : PokerStars, opérateur numéro 1 au monde de poker en ligne, a été vendu. 4 900 000 000$. A une start-up canadienne, Amaya Gaming Group, qui rachète donc Rational Ltd, société qui gère PokerStars et ses quelques 85 millions de joueurs dans le monde entier. Une société qui génère 420 millions de dollars de bénéfice par an, pour 1,1 milliards de chiffre d’affaire. Une somme affolante, qui va propulser Mark Scheinberg (fils d’Isai, créateur de la société) au rang de multi-milliardaire puisque l’homme détiendrait 75% de Rational. Une fortune tout ce qu’il y a de plus déclarée, donc, qui devrait mettre un terme aux soucis légaux engendrés par le Black Friday, lorsque le Department Of Justice américain avait décidé, un beau jour, de se pencher enfin sur la zone grise qui entourait le jeu en ligne aux Etats-Unis, à la fois illégal et public.

Cette quiété du milliardaire, aucun des joueurs à table dans l’Amazon Room n’y goûtera sûrement jamais. Parmi ceux qui ont connu l’ivresse des centaines de millions, voire plus, un Français. Emigré aux Etats-Unis depuis des années déjà, il n’est pourtant pas de ceux qui assument publiquement les sommes folles qu’il a dû, un jour, manier. Des millions, par dizaine ou centaines, accumulées dans le cadre de diverses arnaques “classiques” : faux annuaires professionnels, carrousel de TVA et autres arnaques à la Taxe Carbone —sûrement le plus grand braquage virtuel du début du XXIe siècle, qui a propulsé quelques Français au rang de multi-millionaires de l’ombre.

Il y a quelques années, c’était Cyril Mouly, le fameux “Frenchman” inconnu de la planète high-stakes qui s’affichait, coming-out médiatique, à la plus grosse table de cash-game du monde, au Big Game du Bellagio. Un amateur que l’on avait déjà croisé dans quelques parties parisiennes ou deauvillaise, qui alignait les millions à table, flanqué de deux gardes du corps discret dès qu’il mettait son nez dehors. Sa fortune ? La justice a émis quelques doutes quant à sa légalité. Même causes, mêmes conséquences : Mouly a été condamné à 5 ans de prison fin mai 2014 pour “escroquerie aux encarts publicitaires”. Quelques jours auparavant, il avait été victime d’une tentative de meurtre, laissant son chauffeur et ami sur le carreau, pendant que Mouly réussissait à s’enfuir. A Monte-Carlo pour quelques parties de haute volée, puis dans la nature, quand la justice a rendu son verdict.

Car cette fortune qui anime ce Français qui n’est pas loin de sa première table finale depuis longtemps, en ce début de journée à Las Vegas, n’est pas de celle qui vous laisse dans la tranquillité. Traqués, les “carambouilleurs” comme lui ou Mouly ne peuvent dormir sur vos deux oreilles. Exilés, toujours, ils doivent bouger en permanence, à la merci d’un règlement de compte, d’un mandat Interpol ou d’une dette de jeu et d’arnaque. Il y a quelques années, en 2010, c’était l’un d’eux, Sami Souied qui tombait sous les balles porte Maillot, avec 300 000€ en poche, et un aller-retour dans la journée depuis Tel Aviv qui s’est mal fini. Depuis, les têtes tombent, et les fortunes s’évaporent. Tout le monde soupçonne son ancien compère de carambouille, se fait taxer par des gangs de la banlieue sud qui prélèvent leur dîme pour protection et recouvrement de dettes, ou par les familles du crime israëliennes qui taxent, façon ISF, les exilés en quête de tranquillité.

Alors, pendant ce temps là, on flambe. En public, de préférence, lorsqu’on veut afficher sa banqueroute potentielle (“Monsieur le juge, vous devriez le savoir, j’ai tout perdu au casino”), on emprunte par millions entre anciens carambouilleurs et on ne rembourse pas toujours, on vit la nuque constamment raidie par la peur d’une vengeance invisible et multiple. Aujourd’hui, à Las Vegas, l’un d’entre eux a failli connaître la gloire des bracelets et des exploits du monde du poker. Plus raisonnablement, il s’est éteint avant la table finale.

Jérôme Schmidt