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Le journal Off du poker

[Journal Off des WSOP #10] Les choix de Salomon

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Le départ un peu morne du tournoi le plus cher au monde —Le Big One for One Drop, 1 000 000$ de buy-in à la clé— en raison d’un assez « faible » taux de participation (40 joueurs seulement, au lieu des 56 attendus) pourrait bien annoncer une fin encore plus ennuyeux à cette compétition à la fois décriée et applaudie lors de sa première édition en 2012.

A la fin de la deuxième journée, et à une place de la bulle, seuls neufs survivants sont encore en lice. En tête d’entre eux : Rick Salomon, 46 ans et « producteur » de films. Une définition aussi floue que possible pour cet habitant de Los Angeles, ville peuplée de millions d’acteurs, réalisateurs, agents ou producteurs plus ou moins ratés ou mythomanes. Les World Series avaient déjà eu le droit, il y a quelques années, à « l’agent de stars hollywoodiennes » Jamie Gold. Mais Rick Salomon n’est pourtant pas absolument inconnu du grand public américain. Douchebag assumé, il est le pur produit d’une société du spectacle résumé, en bon cliché warholien, par une oeuvre inexistante couplée à une exposition médiatique maximale.

Salomon a compris depuis longtemps déjà que le seul simulacre était suffisant : boyfriend puis époux de Pamela Anderson (qu’il épousera une deuxième fois début 2014), il est un socialite sans fond qui a fait son beurre sur une sextape de célébrité, la première du genre. C’était il y a dix ans presque jour pour jour, et Salomon filmait en caméra POV sa relation sexuelle mécanique et banale, dans une chambre d’hôtel américaine, avec l’héritière du groupe Hilton. « One night in Paris » a ainsi marqué le basculement —ou plutôt, le glissement— vers une médiocrité encore plus crasse de la mécanique de la célébrité. Kim Kardashian, bonne élève, a suivi l’exemple en tournait sa propre sextape avec le rappeur inconnu Ray-J quelques mois plus tard, passant de l’ombre à la lumière. Mais dans quel but ?

Salomon n’est pas pour autant un inconnu du monde du jeu. Lors de son premier mariage avec Pamela Anderson, il était présenté comme « créateur d’un site de jeu en ligne », et ce en 2003. Lequel ? Une rapide recherche dans les méandres de Google ne nous en dira rien de plus, si ce n’est une vague rumeur concernant 888… Quelques années plus tard, on le retrouve également mêlé au « scandale » des grosses parties high-stakes hollywoodiennes (qui ont ensuite migré à New York), organisées par Molly Bloom, autour d’acteurs, mobsters et riches hommes d’affaires.

Salomon avait déjà fait une première apparition au One Drop des WSOP en 2012, sans succès. Mais celui qui aurait remporté une dizaine de millions de dollars avec sa sextape hiltonienne est de nouveau de la partie deux années plus tard. Qui le stacke pour l’occasion ? On comprendrait mal, par exemple, l’intérêt de Guy Laliberté, initiateur du projet avec les WSOP, à mettre une telle somme dans un joueur amateur à la réputation sulfureuse. En attendant, Salomon vire chipleader à une seule place des ITM, et pourrait bien devenir le nouveau héraut de ce tournoi où les stackings et swaps entre joueurs masquent la réalité d’un finalement banal tournoi NLHE joué en trois jours dans l’atmosphère glacée de l’Amazon Room.

Jérôme Schmidt

(source photo : wsop.com)

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[WSOP Journal Off Event #13] Layne Flack, le retour de l'enfant prodige

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Comme Las Vegas, les World Series sont à la fois le problème et sa solution, une hydre qui engloutit en masse ses inféodés les plus faibles et célèbre, des années plus tard, des résurrections qu’on n’attendait plus. Hier, un banal tournoi à 2500 $ (Omaha Stud Hi-Lo, Event 13) a ainsi remis dans la lumière un de ses plus brillants rejetons, Layne Flack.

Une véritable attraction pour les old-timers, un wonder-kid d’une époque révolue. Flack est « né » médiatiquement à la fin des années 1990, après sa victoire de 1997 au Hall Of Fame Poker Classic, puis une année plus tard en runner-up d’un NLHE 2 000 $ aux WSOP, finissant devant Scotty Nguyen. Pour tous, Flack est l’héritier direct de Stu Ungar, comme une réincarnation apparue à la surface de la planète poker au moment même où le Kid Ungar se laissait emporter par une overdose dans un motel perdu de Glitter Gulch. Héritier, Flack, car directement dans la lignée de Ungar : un joueur instinctif, terriblement brillant, sûrement trop pour un monde du poker qui à cette époque déjà tendait à s’aseptiser, et un adepte de l’extrême, goûtant à toutes les drogues (alcool, cocaïne, PCP, crystal-meth), broke au quotidien, gagnant à tout jamais.

Demandez à ses amis – et ils sont encore bizarrement nombreux – de vous parler de Flack, et tous auront le même sourire gêné, plein d’affection. Ted Forrest, son backer de l’époque, avait dû se battre comme Billy Baxter avec Stu Ungar, à le sortir de son lit pour qu’il descende au Horseshoe. Pendant ces années, Flack vit avec une bouteille de bourbon à portée de main. « Un matin, Hellmuth et Forrest viennent me chercher dans mon lit, en hurlant pour que je me réveille. Il paraît que j’étais en table finale d’un tournoi des World Series, j’avais complètement zappé, trop saoul pour m’en souvenir. » Quelques minutes plus tard, au bout de trois mains, il élimine le chip leader, et entame sa route vers son premier bracelet.

Au début des années 2000, Flack goûte à la drogue, via un ami qui lui passe une pilule d’ecstasy. Avant cela, Flack s’était contenté de l’alcool, avec un excès rare. « C’est le meilleur ivrogne que j’ai jamais vu jouer au poker », se contente de résumer un croupier du Horseshoe de l’époque. Pour Flack, la drogue est une nouvelle étape dans sa vie d’addict, et elle coïncide avec ses années les plus brillantes en termes de poker, puisqu’il totalise plus de 2 000 000 $ de gains entre 2002 et 2004. « À cette époque, je n’ai jamais joué sobre », nous confiait-il l’an dernier à la pause d’un tournoi des World Series, les cheveux en brosse et la mine reposée. « Je n’ai même pas vu le monde du poker évoluer, tout allait simplement, j’étais défoncé 24h/24, et les jetons venaient vers moi. »

Étrangement, ses années de rehab, passées à décrocher, coïncident aussi avec ses moins bons résultats. « Daniel Negreanu m’a pris en main, il a payé de sa poche ma cure de désintoxication, et toute ma vie, je le remercierai pour cela. J’étais broke, sans le moindre sou, des gens se sentaient trahis par ma conduite, et je roulais à 200 à l’heure vers un mur d’acier, le sourire aux lèvres… » Hier, en finissant premier du Day 1, Flack a renoué avec un succès qui lui échappait depuis quelques saisons.

S’il finit en places payées ou, mieux, renoue avec la victoire, combien devra-t-il à ses backers ? Que fera-t-il du (petit) pourcentage qui lui restera ? « Vegas est la ville au monde où se retrouvent les plus grands arnaqueurs, les plus belles putes et les dealers qui ont la meilleure came. Quand tu tombes là-dedans gamin, comme moi, tu ne te rends pas compte que tu as sauté à tout jamais dans la fosse aux requins. Et t’as beau essayer, rien n’y fera : tu ne t’en sortiras jamais », résumait-il, lucide, il y a quelques années à des confrères anglais. S’en sortir, ca sera revenir, demain, tomber sept fois, se relever huit

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[Journal Off des WSOP #7] Tomber sept fois, se relever parfois

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C’est dans la ferveur que s’est achevée, il y a quelques jours un banal crasphoot hebdommadaire à 1 000$ dans l’Amazon Room. La silhouette du gagnant, un peu lourde, semble avoir déjà connu les affres d’une vie trop remplie. Pourtant, le vainqueur du jour, Russell Aaron Boyd n’a même pas quarante ans. Mais, né en 1980, il aura été de tous les combats (perdus) du poker américain, wonder-boy qui sera tombé maintes fois, pour aujourd’hui encore se relever, effacer le goût terreux de la défaite qui lui colle à la bouche, s’ébrouer, et repartir.

« Dutch » Boyd est déjà un « vieux » du poker. Un de ces jeunes touche-à-tout qui, dès la majorité acquise (21 ans et quelques heures) a foncé dans le premier casino venu pour mettre en pratique les rêves fous qui animaient lui et son frère à passer des heures sur les premiers sites online offshore. Nous sommes en 2002, et le Moneymaker Effect n’a pas encore déclenché la révolution de la planète poker. Boyd traîne dans les petits casinos des réserves indiennes de la côte ouest, où il signe ses premières performances dans… un 50$ Limit Hold’Em, rebuy illimités (il y en aura plus de 600 pour 300 inscrits…), avec plus de 10 000$ de gains pour une seconde place anecdotique. Quelques mois plus tard, c’est son premier Main Event. LAs Vegas et ses WSOP, le rêve de tout jeune grinder qui, malgré son statut d’amateur, voit déjà plus grand que les autres, rêve du métal froid des bracelets sur sa peau. En bon action junky, 2003 lui donnera à jamais ce rêve de surpuissance, avec un deep-run lors du Main Event, un deuxième gain à 5 chiffres, et un avenir radieux.

En parallèle, Boyd, petit surdoué pendant toutes ses études, entrevoit la manne financière du poker en ligne, après ses nuits blanches passées sur Planet Poker, un des premiers sites à opérer en Hold’Em. Il décide de se lancer dans PokerSpot, une room en ligne qui tournera vite au fiasco et au premier scam signé par Boyd. C’est la grande époque des mini-rooms lancées avec une bankroll de 50 000$, aucune connaissance des enjeux légaux et des besoins financiers, un software partagé et aucun service client. La France en aura quelques unes, comme Atlas Poker, qui floquera les maillots de Claude Cohen, David Benyamine ou Antony Lellouche pendant un été, celui de 2006, à Las Vegas. Aussitôt nées, aussitôt mortes. Et pour Boyd, l’occasion de partir avec la caisse, et ne jamais rembourser les joueurs.

Car Boyd rêve de tout sauf de la vie d’average Joe. Beau, arrogant, le regard clair, il incarne parfaitement cette génération biberonnée aux scènes de Rounders, le film qui a ramené des milliards à l’industrie du poker, et fait perdre presqu’autant aux joueurs qui ont rêvé trop vite, trop haut. La première fois où j’ai croisé le chemin de Dutch Boy était l’année de son sacre, en 2006, dans l’Amazon Room. Joe Hachem, champion du monde en titre, revenait à Las Vegas pour faire taire ses détracteurs et remporter un second bracelet, histoire d’enfoncer le clou. Car contrairement à de nombreux autres one-timers, Hachem ne voulait pas être un riche millionaire chanceux oublié au cimetière des éléphants du poker. Et au bout d’un long mois de juin, émaillé par des défaites quotidiennes, Joe se hisse en table finale d’un 2 500$ Short-Handed NLHE. Seul reste un homme sur sa route : Dutch Boyd, poussé par des supporters hystériques. L’avantage final ira à l’Américain qui empochera plus de 475 000$ pour son premier bracelet, laissant le champion australien dépité, mais soulagé d’avoir tout de même confirmé.

Boyd, demi-millionaire, n’en profitera pas pour autant pour rembourser ses anciens clients floués. Car Boyd a la dépense facile, les stackers nombreux et une appétence à jouer au cash-game passablement drogué. Dans son livre opportunément sorti quelques semaines avant les WSOP 2014, « Poker Tilt », il ouvre sa propre boîte de pandores sans pudeur, racontant les stackings enfumés de Phil Laak, les arnaques montées ou celles dont il a été la victime, les blocs de billets de 100$ partis en fumée, pour une fois encore devoir tout recommencer à zéro. Mais cette année, c’est un homme changé, au moins physiquement, qui vient de s’emparer de son troisième bracelet ; et le sourire fatigué qu’il esquisse avec son groupe d’ami amoindri laisse filtrer le soulagement de s’être, une fois de plus, relevé.

Jérôme Schmidt

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[Journal Off du poker #6] Big Business

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Le poker fait (et défait) la richesse des hommes. Mais pour des hordes de joueurs ruinés, ou broke quelques mois/années, combien a-t-il fait de milliardaires ? Aucun. Des millionnaires, par dizaines bien sûr, au moins pour quelques temps. Des sommes qui changent des revenus qu’on aurait crus bloqués à tout jamais à un salaire étriqué, à des fins de mois difficiles. Mais des millions qui partent, changent de main, se transforment, et souvent disparaissent.

Le vrai business, celui qui génère des fortunes inébranlables, n’est pas là. Pas loin, bien sûr, mais pas exactement aux tables de l’Amazon Room, et son décor atone, sa Poker Kitchen bon marché et ses magasins de souvenirs working class. Si le poker est le monde de l’argent liquide, juice indispensable au joueur de poker professionnel qui se déplace poches / banane / sac à dos rempli de liasses de billets de 100 $ à portée de main, force est de constater que la véritable richesse de ce secteur microscopique du Big Business mondial n’est pas à aller chercher de ce côté.

Cette nuit, dans la torpeur d’une nuit de poker alimentée par le 4ème match de playoff de la NBA (pour info : San Antonio mène 3 à 1 contre Miami, avec match à domicile à venir) et le lancement du Mondial de football, les joueurs présents au Rio ont entendu une folle rumeur, qui traînait depuis quelques jours déjà, devenir officielle : PokerStars, opérateur numéro 1 au monde de poker en ligne, a été vendu. 4 900 000 000$. A une start-up canadienne, Amaya Gaming Group, qui rachète donc Rational Ltd, société qui gère PokerStars et ses quelques 85 millions de joueurs dans le monde entier. Une société qui génère 420 millions de dollars de bénéfice par an, pour 1,1 milliards de chiffre d’affaire. Une somme affolante, qui va propulser Mark Scheinberg (fils d’Isai, créateur de la société) au rang de multi-milliardaire puisque l’homme détiendrait 75% de Rational. Une fortune tout ce qu’il y a de plus déclarée, donc, qui devrait mettre un terme aux soucis légaux engendrés par le Black Friday, lorsque le Department Of Justice américain avait décidé, un beau jour, de se pencher enfin sur la zone grise qui entourait le jeu en ligne aux Etats-Unis, à la fois illégal et public.

Cette quiété du milliardaire, aucun des joueurs à table dans l’Amazon Room n’y goûtera sûrement jamais. Parmi ceux qui ont connu l’ivresse des centaines de millions, voire plus, un Français. Emigré aux Etats-Unis depuis des années déjà, il n’est pourtant pas de ceux qui assument publiquement les sommes folles qu’il a dû, un jour, manier. Des millions, par dizaine ou centaines, accumulées dans le cadre de diverses arnaques « classiques » : faux annuaires professionnels, carrousel de TVA et autres arnaques à la Taxe Carbone —sûrement le plus grand braquage virtuel du début du XXIe siècle, qui a propulsé quelques Français au rang de multi-millionaires de l’ombre.

Il y a quelques années, c’était Cyril Mouly, le fameux « Frenchman » inconnu de la planète high-stakes qui s’affichait, coming-out médiatique, à la plus grosse table de cash-game du monde, au Big Game du Bellagio. Un amateur que l’on avait déjà croisé dans quelques parties parisiennes ou deauvillaise, qui alignait les millions à table, flanqué de deux gardes du corps discret dès qu’il mettait son nez dehors. Sa fortune ? La justice a émis quelques doutes quant à sa légalité. Même causes, mêmes conséquences : Mouly a été condamné à 5 ans de prison fin mai 2014 pour « escroquerie aux encarts publicitaires ». Quelques jours auparavant, il avait été victime d’une tentative de meurtre, laissant son chauffeur et ami sur le carreau, pendant que Mouly réussissait à s’enfuir. A Monte-Carlo pour quelques parties de haute volée, puis dans la nature, quand la justice a rendu son verdict.

Car cette fortune qui anime ce Français qui n’est pas loin de sa première table finale depuis longtemps, en ce début de journée à Las Vegas, n’est pas de celle qui vous laisse dans la tranquillité. Traqués, les « carambouilleurs » comme lui ou Mouly ne peuvent dormir sur vos deux oreilles. Exilés, toujours, ils doivent bouger en permanence, à la merci d’un règlement de compte, d’un mandat Interpol ou d’une dette de jeu et d’arnaque. Il y a quelques années, en 2010, c’était l’un d’eux, Sami Souied qui tombait sous les balles porte Maillot, avec 300 000€ en poche, et un aller-retour dans la journée depuis Tel Aviv qui s’est mal fini. Depuis, les têtes tombent, et les fortunes s’évaporent. Tout le monde soupçonne son ancien compère de carambouille, se fait taxer par des gangs de la banlieue sud qui prélèvent leur dîme pour protection et recouvrement de dettes, ou par les familles du crime israëliennes qui taxent, façon ISF, les exilés en quête de tranquillité.

Alors, pendant ce temps là, on flambe. En public, de préférence, lorsqu’on veut afficher sa banqueroute potentielle (« Monsieur le juge, vous devriez le savoir, j’ai tout perdu au casino »), on emprunte par millions entre anciens carambouilleurs et on ne rembourse pas toujours, on vit la nuque constamment raidie par la peur d’une vengeance invisible et multiple. Aujourd’hui, à Las Vegas, l’un d’entre eux a failli connaître la gloire des bracelets et des exploits du monde du poker. Plus raisonnablement, il s’est éteint avant la table finale.

Jérôme Schmidt

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