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Portraits / Interviews

Caroline DIAMENT : interview exclusive

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Habituée du Tournoi Prestige de l’Aviation Club de France et des Tournois Ladies, Caroline Diament joue depuis toujours au poker (et pas qu’au poker !). En dehors de faire partie de la bande à Laurent Ruquier et d’être multi-casquettes, Caroline a animé le RTL9 Poker Tour en 2008 avec Bruno Fitoussi.

Quand et comment as-tu commencé le poker ?

J’ai commencé le poker fermé avec des potes il y a au moins 25 ans et déjà même à des poker ouverts genre le Mexicain ou la Double-Tétine. On passait des soirées endiablées à jouer et à regarder le jour se lever. Comme nous étions tous étudiants et que l’on jouait pour le jeu et non pour l’argent, on engageait des sommes dérisoires.

Puis, ma meilleure amie organisa très régulièrement des tournois d’intermittents du spectacle très sympas et je participais à des plus petites parties environ une fois par semaine.
J’ai toujours été joueuse de tout et à tout, même le Yams ou le Scrabble en duplicate. Lorsque je n’avais pas encore 18 ans et que mes copines allaient en boite à 16 ans, moi je jouais à la Boule pendant ce temps. Et ce n’était que vers 3 heures du matin, lorsque la Boule fermait que je rejoignais les autres filles dans la boite.

Et la variante du poker Texas Hold’em a été la suite logique ?

Avant, on jouait aussi pas mal au Poker Stud 7 cartes mais également à un autre poker ouvert qui s’appelait la Vigne ou le Courchevel. Mais depuis 3-4 ans, je connaissais les règles du Texas Hold’em qu’on appelait nous le Vegas. J’ai été invitée pour la première fois au Tournoi des As (tournoi des personnalités) sur Paris Première qui a quand-même été l’une des premières émission de poker à la télé (avec le WPT de Patrick Bruel). Là, j’ai eu un coup de foudre absolu et je n’ai plus joué qu’au Texas Hold’em. Je me suis rendu compte de tout ce que je ne savais pas, de tout ce que j’ignorais, de toutes les choses que je pensais être vraies… Je me suis surtout rendue compte pourquoi les bons joueurs disent que la chance n’est pas si importante au poker, pourquoi la stratégie a une telle place.

Qu’est-ce qui t’a plu dans le poker par rapport aux autres jeux ?

Parmi les jeux de cartes auxquels j’ai joués, c’est le seul qui me procure des montées d’adrénaline comme ça. Par rapport aux casinos, je n’ai eu des montées d’adrénaline que lorsque j’ai fait des jackpots, c’est-à-dire assez rarement ! Voilà pourquoi parmi tous les jeux que j’ai pu pratiquer, je trouve que c’est le plus excitant, surtout pour moi qui ne suis pas sportive et qui ne peux pas se procurer de montées d’adrénaline autrement, c’est une excitation, ça me met dans un état d’euphorie.

Que penses-tu de la chance ?


Je pense que la chance est un pourcentage qui diminue en fonction des compétences et de la technique que tu as. Ca doit pouvoir être que de 10% chez un excellent joueur de poker parce qu’il est tout à fait possible de gagner, d’avoir une stratégie pour gagner soit des gros coups, soit des petits pots et voir monter son tapis au fur et à mesure. Par contre, les jours où ils sont dans des cycles de mauvaise chance, ils sont effectivement éliminés plus tôt dans le tournoi car ces 10% de chance viennent quand-même infléchir le résultat final. Mais par exemple, chez moi qui ne suis pas à un niveau de 90% de technique, la chance a une part beaucoup plus importante. La première fois que j’ai participé à un tournoi de poker payant à l’Aviation Club de France, on était 100 joueurs et j’ai gagné ce tournoi. Bon voilà, c’est un soir où j’ai eu de la chance, c’est évident.

Parfois, je me retrouve à une table à laquelle il y a un mec qui est dans un rush monstrueux, qui a une chance indécente : j’ai un bon jeu, je rentre dans le coup et je « saute » ! Il ne faut pas en faire une règle absolue mais j’ai donc décidé de ne plus affronter ces gens-là, même avec un bon jeu. Je préfère tenter un bluff avec de moins bonnes cartes, un peu plus tard avec un autre joueur.

Quelles sont tes faiblesses ?

J’ai eu pas mal de réussite au début. Je me suis mise à lire des bouquins de poker. Plus je lis, plus je me documente et plus je joue mal ! Il faut peut-être que je retrouve une part d’instinct qui m’était peut-être plus utile que cette part de théorie. Je n’intègre pas forcément ce que je lis, je ne l’applique pas forcément non plus mais en tout cas, je prends un vrai plaisir à lire, ce qui n’aurait pas été le cas il y a quelques années. En voulant me documenter et en essayant d’être un peu plus intelligente d’un point de vue poker, j’essaye d’intégrer des choses que je n’ai peut-être pas digérées. Avant, avec mon manque de connaissance, j’étais beaucoup plus imprévisible et donc peut-être plus difficile à déchiffrer pour un joueur adverse. Maintenant, plus je lis et plus je suis en ligne avec ce qu’on est censé faire, plus je deviens lisible. J’avais un peu de folie dans mon manque de connaissance qui me rendait peut-être finalement plus service que tout ce que j’ai lu. Tant que tu ne sais pas appliquer cette théorie avec maestria, elle ne te sert pas à grand chose. Il serait temps que je passe la phase digestion et que la phase d’application arrive vite. J’ai l’impression de stagner et ça m’énerve !

Quelle attitude adoptes-tu à la table ?

Je parle beaucoup trop à une table de Poker. J’aime bien mettre de l’ambiance parce que ça m’énerve quand les gens sont trop fermés et sérieux ; moi je suis une déconneuse de manière générale. Mais si tu n’es pas un génie, tu ne peux pas déconner et avoir une attention totale. Et comme par hasard, mon point faible est la lecture de mes adversaires. Ce qu’il faudrait, c’est que je la ferme et que je passe mon temps à avoir cet air sombre qu’ont les grands joueurs. Je préfère maintenant que l’on ai peur moi plutôt que l’on me trouve sympathique.

Ton pire souvenir ?

J’ai subi le plus gros bad-beat du monde ! Lors d’un tournoi, je suis plutôt bien et je reçois une paire d’As servie. Je relance suffisamment pour écarter quelques joueurs et donc me retrouver en tête-à-tête. Le flop se retourne : A-4-4, ce qui me donne le full-max As par les 4 ! On mise, se relance, se sur-relance et s’envoie à tapis. L’autre me retourne une paire de 4 servie, ce qui lui donnait un carré de 4 ! A ce moment là, j’ai vraiment été sonnée, je pense que ça devait être très proche de ce que ressent un mec qui fait de la boxe au moment du KO ! Le sang qui se retire dans la tête, les oreilles qui sifflent un peu… et là un spectateur me dit : « Sur la vie de ma mère, ça fait dix ans que je joue et ça, c’est très rares ! ». Je lui ai alors répondu que je ne jouais qu’une fois par mois et il a alors conclu : « Arrête le poker ! » [rires].

Las Vegas ?

Las Vegas, c’est carrément un rêve. J’aimerais une fois dans ma vie faire les World Series Of Poker, de la même manière que j’aime le cinéma et que j’aurais rêvé de participer à une cérémonie des Oscars. J’aime bien être à l’origine des choses, quand on rêve il faut rêver grand. C’est la seule chose que j’interdis à quiconque de toucher, c’est la taille de mes rêves ! Celui-ci est encore intact et j’aimerais qu’il se réalise.



Caroline au Ladies du BPT de Deauville (août 2010) lorsqu’elle était chipleader avant de finir 9ème sur 50.

Par Tommy Mandel (2009).

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Portraits / Interviews

Rencontre : Le nouveau Phil Hellmuth est arrivé !

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Magie noire ou magie blanche, personne ne saurait le déterminer, mais s’il existe un champion mythique du poker qui reste compétiteur dans l’âme, c’est bien Phil Hellmuth, enterré à de maintes reprises par ses congénères, et toujours ressuscité à la force de son mental. Récent auteur d’un livre qui met en exergue l’importance d’être « PO-SI-TIF », le sale gosse du poker s’est petit à petit débarrassé des oripeaux de sa grande gueule médiatique pour redevenir le garçon poli et éduqué qu’il a toujours été au plus profond de lui-même. Alors qu’il achève pour la chaîne online PokerGO une série de heads-up contre son ami Antonio Esfandiari (et mène la bataille), il nous a accordé un entretien exclusif, actuel et rétrospectif. Respect.

Par Jérôme Schmidt

Vous venez tout juste de publier un ouvrage qui parle de « positivité ». Pouvez-vous revenir pour nous lecteurs sur le concept de ce livre, et en quoi « penser positif » a changé votre manière de vivre… et de jouer ?

Durant toute ma vie, j’ai dû connaître les affres du doute, depuis mes années d’étudiant qui n’y arrivait pas toujours facilement et qui ne croyait pas en lui,  jusqu’à mon statut autoproclamé de « plus grand joueur de poker au monde » ; de mes fautes de grammaire lors de mes cours d’anglais à New York, au moment où je suis devenu un écrivain à best-sellers ; de joueur débutant qui voulait devenir professionnel, à vainqueur de bracelets WSOP. Pour cette dernière phase, cela a été plutôt rapide ! Mon épouse, que j’ai rencontré juste après ma victoire lors du Main Event des WSOP en 1989, disait de moi que j’étais un « diamant encore brut et mal taillé ».

Dans mon livre #POSITIVITÉ, je révèle huit axiomes de la vie, huit choses qui ont rendu ma trajectoire possible. Ces axiomes m’ont aidé à escalader des montagnes au poker ; la moitié de ces axiomes sont des tactiques et des processus que j’utilisais bien avant ma victoire au Main Event des WSOP en 1989. Dès le début, ils m’ont aidé à voir grand, à m’attaquer à des défis énormes et, finalement, à réussir ! Je vais vous en dévoiler un pour vos lecteurs : couchez tout simplement vos « objectifs annuels » sur le papier, ceux de l’année 2021 à venir, et scotchez-les à côté de votre miroir dans la salle de bain. Avec ces objectifs annuels que vous verrez tous les jours, et même plusieurs fois par jour, vous allez vous motiver, consciemment et inconsciemment. J’ai des centaines de lecteurs qui m’envoient des messages pour me remercier, car ils viennent d’atteindre l’un ou l’autre de ces objectifs annuels !

Ces axiomes sont très simples à réaliser, et mon livre prend une grosse heure à lire, et ils m’ont pourtant profondément changé ! Pourquoi n’aurais-je pas le droit de devenir le plus grand joueur de poker de tous les temps ? Avec ces axiomes, je sais désormais que je suis quelqu’un de bien, et que j’ai le droit de réaliser de bonnes choses. Lorsque je regarde en arrière et que j’analyse mon histoire personnelle, je me rends compte que ces axiomes m’ont autorisé à me dire : « Et pourquoi ce ne serait pas à mon tour ? » Ils m’ont motivé !

 

Vous êtes considéré comme l’un des plus grands joueurs de poker de l’histoire, surtout dans le domaine des tournois. Comment expliquez-vous cette constance dans l’excellence ?

Les axiomes dont je viens de vous parler, et que j’ai dévoilé dans mon livre, m’ont énormément aidé dans ma trajectoire, mais il n’y a pas qu’eux. Je crois que disposer d’une très bonne capacité de lecture de son adversaire m’ont permis de ne pas m’enferrer dans toutes les théories du poker qui sont à la mode, et qui ensuite passent de mode. Cette lecture de mon adversaire, je l’appelle « Magie Blanche ». Pourquoi ? Il y a dix ans environ, lors d’un tournoi des WSOP, j’étais en grosse blinde, et tout le monde rend ses cartes jusqu’au joueur de petite blinde, qui va à tapis. J’ai 12 BB devant moi, et je sais qu’en théorie, je dois payer instantanément. Mais plutôt que de m’exécuter de suite, je réfléchis, et demande à mon jeune adversaire une question anodine, puis je réfléchis à nouveau, et je comprends qu’il me bat, alors je rends les cartes. Il était très agacé, car je crois qu’il me battait de loin !

Le même jour, je discutais avec un jeune joueur très respecté, et je lui expliquais que j’étais bien dans le tournoi, et je lui ai alors évoqué ce fold. Il était très surpris : « Hein ? Mais tu dois payer tout de suite ! C’est mathématique. » Et je lui ai répondu : « Selon moi, il avait As-Valet. » Lui, « Je ne comprends pas ta réaction… » Et moi, je me disais, « Mais il ne sait pas ce que c’est de lire son adversaire ? C’est de la Magie Noire pour lui, on dirait… Mes lectures, c’est de la Magie Noire pour ce type super intelligent qui est tellement bon au poker ; il a des vraies œillères ! Il ne comprend rien au jeu ! » Ma génération a été formée ainsi au poker, tout sur la lecture de l’autre. On ne peut pas prétendre être un grand joueur sans développer cette qualité. La nouvelle génération vient du online. Il sont incollables sur les maths, les stats et la théorie du jeu, mais la plupart ne sait pas lire le jeu de son adversaire.

Comme je trouve que le terme « Magie Noire » est connoté de façon négative, je préfère utiliser celui de « Magie Blanche ». On ne peut pas apprendre le poker de très haut niveau sans se donner d’une bonne lecture des autres. Ces jeunes sont des petits génies en math, s’améliorent chaque jour du côté de la théorie, et abusent de stratégies qui ne leur permettent d’éviter qu’un territoire : celui de la psychologie et de la lecture. En fait, ils développent et inventent des nouvelles théories afin de ne pas s’aventurer là-dedans…. C’est brillant. Admirable. Payant, pour un temps. Mais cela ne suffit pas. Pas si vous voulez être parmi les meilleurs. Je suis encore là grâce à ma lecture des autres. Je dois me tenir au courant des dernières théories en vogue, bien sûr, afin de pouvoir contre-attaquer ces jeunes. Je ne fais pas partie de leur monde, je suis à part, dans ma bulle. La masse avance groupée, ce qui rend ma stratégie de contre-attaque plus aisée. Le poker n’est pas simple ! Mais si tout le monde pense pareil, c’est plus simple d’aller à contre-courant.

 

Comment avez-vous vécu l’annulation des WSOP en live cette année ? Pensez-vous que le monde du poker sera le même après cette pandémie ?

Heureusement pour nous, il y a des personnes très intelligentes dans le monde et qui font tout pour résoudre des problèmes apparemment impossibles. J’espère, et je crois, que l’on va trouver bientôt un vaccin efficace. Et que les protocoles de soin pour les patients vont s’améliorer énormément. Au fur et à mesure que ces données vont ainsi être compilées, et que de plus en plus de gens vont être testés, le taux de mortalité va plonger. Ces trois évolution —vaccin, protocoles améliorés, mortalité en baisse— vont nous ramener à un monde meilleur !

J’espère que je pourrai ainsi participer en personne aux WSOP en 2021 à Las Vegas ! Et je suis vraiment persuadé qu’au pire, l’édition de 2022 aura lieu. Au-delà des WSOP, avec les améliorations en terme de tests, nous allons pouvoir en parallèle filmer des centaines d’heures de nouveau contenu dans les studios de Poker Go, ce qui a déjà commencé !

 

Vous êtes actuellement en train de tourner une série de heads-up avec Antonio Esfandiari pour Poker Go… Quelles sont les faiblesses du « Magicien » ? Comment avez-vous tenté de les exploiter ?

Antionio est une terreur absolue ! Tout le monde le sait, d’ailleurs… C’est un sacré mano a mano. Je ne le sous-estime à aucun moment ! Lors du premier match, j’ai dû ajuster mon jeu en temps réel et sortir quelque gros bluffs. Il fallait aller au charbon ! S’il m’avait payé avec son brelan de roi à un moment de la partie, j’étais fini. Mais j’ai réussi à convertir ma petite paire en bluff, et c’est passé… On va jouer le 3ème Round dans quelques jours, avec 400 000$ à la gagne…

 

Quelles sont les qualités essentielles pour être un grands joueur ?

Lecture, psychologie et esprit mathématique.

 

Comment continuez-vous à étudier et pratiquer le poker depuis chez vous ? En jouant online ? En discutant entre professionnels ?

En fait, et cela pourra vous étonner, mais je ne parle stratégie, tactique et concept qu’avec une seule personne, mon ami Mike « The Mouth » Matusow. Mike m’a énormément appris en Omaha Hi-Lo et Stud Hi-Lo. En 2018, lors d’un tournoi à Los Angeles au Commerce Casino, Mike et moi nous sommes retrouvés en tête à tête d’un tournoi Hi-Lo Stud et Omaha. Cinquante joueurs au départ seulement, mais c’était chouette car j’ai fini par le remporter. Je parle aussi beaucoup de stratégie NLHE avec lui. Mike est un esprit brillant, et il fera d’ailleurs partie du Hall of Fame un de ces jours. Il sait s’adapter à tout type de situations, n’est jamais dogmatique et il reste ouvert à tout ce qui pourrait l’aider à s’améliorer.

Il y a quelques années de cela, j’avais dit à Mike qu’il se sous-estimait beaucoup trop ; qu’il était bien meilleur en NLHE de tournoi qu’il ne le croyait. Après avoir participé à quelques WPT, il a enfin compris qu’il était très bon dans ce format également. Et en analysant son jeu sur les rediffusions Poker Go, il a vu les grosses erreurs que les joueurs faisaient habituellement. Il s’est réveillé à ce moment-là. On passe des milliers d’heure à parler tactique au téléphone ensemble.

 

Que pensez-vous de l’affrontement prévu entre Daniel Negreanu et Doug Polk, en heads-up online : est-ce bon pour l’image du poker ?

J’apprécie beaucoup les deux joueurs, et même si chacun m’a déjà critiqué avec véhémence, je partagerai un dîner avec plaisir avec l’un ou l’autre, n’importe quand. Et tous deux font beaucoup pour le poker, surtout Daniel.

Il y a longtemps, on m’avait dit que si je me disputais avec un autre grand joueur, cela serait positif pour l’un et l’autre. On m’avait alors proposé d’organiser cet affrontement, mais je respectais beaucoup cet autre joueur en question pour accepter. J’ai préféré être en paix avec lui.

Mais là, ce n’est pas artificiel : Polk et Negreanu ne s’aiment vraiment pas du tout ! Ils arrivent chacun à se faire disjoncter mutuellement ! Ils passent leur temps à ça sur les réseaux sociaux. En fait, Doug se comporte également comme le faisait Daniel il y a dix ans ! Daniel incarnait un personnage agressif, et là, il est devenu la proie de Doug. Daniel avait jusqu’alors réussi à ne pas se défendre des attaques de Doug, car il ne voulait pas lui offrir trop de médiatisation. C’était ce qu’il fallait faire : ne pas donner trop de lumière à son détracteur.

Daniel affirme qu’il n’a jamais dit ce que Polk lui reproche depuis des années : « Augmenter le prélèvement est bon pour le poker. » Mais tout le monde sait que Daniel touchait 3 000 000$ de prélèvement par an en provenance de PokerStars à l’époque où ils ont décidé d’augmenter le taux de prélèvement. Daniel ne pouvait pas tenir cette position, et même s’il n’a peut-être pas utilisé cette formule exacte, c’était ce qu’il voulait dire : il était pour que le prélèvement augmente. Techniquement, il n’a pas dit ces mots, je le sais pertinemment, mais dans l’idée, c’était le sens. Daniel a commis une erreur ce jour-là. Il aurait dû réagir différemment. Il voulait surement dire que le prélèvement était bon dans des parties privées de cash-game. Mais pourquoi se prononcer sur ce sujet ? Il est passé pour un bon petit soldat de son sponsor, PokerStars. Doug a attaqué Daniel sur ce sujet… « Augmenter le prélèvement est bon pour le poker… » 99% du monde du poker a cru que c’était ce que pensait Daniel…

Si le match se passait en live, Daniel serait un large favori. Et en plus, il est très bon en raisonnement mathématique. Sauf qu’online, c’est ce qui domine. Mais Doug est excellent, et si ca se passe mal, il saura s’adapter très vite. Cet affrontement est bon pour le poker, car cela redonne un peu d’action dans ce monde très ennuyeux en ce moment.

 

Avant la pandémie, vous passiez votre temps à traverser le monde… Comment faites-vous actuellement ?

J’ai fait plusieurs fois le tour du monde pour le poker, en effet ! De Las Vegas à Los Angeles, de San Jose à Sacramento, du Connecticut (Foxwoods) à Atlantic City, de Londres à Paris (la ville-lumière), de Baden (et son Casino Austria) à Vienne (le Concord, à seulement 40 minutes), d’Amsterdam à Cannes, du Pays de Galles à Malte, d’Alabama à Jacksonville et Miami, d’une croisière dans les Caraïbes à Melbourne, de Venise à Aruba, de Lafayette en Louisiane à l’Océan Pacifique et ses bateaux-casinos, de Rio de Janeiro à Pampano Beach en Floride.

Heureusement, ces derniers temps, j’ai fait de bons investissements hors du poker. J’ai beaucoup investi dans des toutes jeunes entreprises ainsi que des grands noms bien installés. Du côté des jeunes pousses, je fais désormais partie de neuf conseils d’administration ! Et l’une d’elles (End Game Talent Agency) vaut désormais 100 millions de dollars (je possède 5% des parts). Une autre, Lasso Gear, fabrique des chaussettes médicalisées portées par la star de la NFL Cam Newton ! Tout comme James Harden, une star NBA, qui les met à chaque match ! Et tout ça sans être même sponsorisés…

Côté entreprises bien installées, j’ai investi 300 000$ dans DMYT, en tant que sponsor spécial, ce qui veut dire que je peux tout perdre si dans les 18 mois, nous n’avons pas trouvé une société acquéreuse. Mais si nous en trouvons une, je peux gagner une somme à sept chiffres… Et, coup de chance, on a trouvé un acquéreur ! Rush Street Interactive, la plus grosse société américaine de casino en ligne. Avec à la clé, un accord à 2 milliards de dollars ! DMYT et Rush Street m’ont payé pour avoir fait le lien entre eux ; c’était aussi payant que de finir à la 4ème place du Main Event des WSOP en 2019. J’ai ensuite investi 500 000$ dans une seconde compagnie DMYD, et la même somme dans une autre tout récemment. Je suis dans un vortex d’investissements très positif ! Mais même si tout se passe bien de ce côté, je ne voyage quasiment plus. J’ai pas mal de temps libre afin de me remettre au poker en ligne. J’ai remporté 700 000$ sur divers sites en ligne. De février à août, j’ai beaucoup gagné en cash-game high-stakers et mid-stakes.

A ce jour, mi-octobre, je suis dans une grosse partie 10-20-40$ qui propose des swings de plus de 100 000$ par soir. Lorsque je me sens bien, je joue là. Si j’étais encore un pro du poker à plein temps, j’y serais 24h/24, mais vie n’est pas celle-là, et je ne joue plus que lorsque j’en ai vraiment envie.

 

Revenons un peu sur votre carrière… Comment évoqueriez-vous le gamin que vous étiez encore lors de votre victoire au Main Event des WSOP en 1989 ? Quels sont vos souvenirs les plus vivaces de cette période qui a constitué un tournant dans votre vie ?

En 1988, il y avait seulement quatre tournois qui faisaient rêver tous les joueurs : le Main Event des WSOP, le Main Event du « Hall of Fame of Poker », le Diamond Jim Brady (au Bicycle) et le Super Bowl of Poker d’Amarillo Slim. Et, bien sûr, n’importe quel tournoi avec un bracelet WSOP. J’avais remporté le Diamond Jim de 1988, après avoir fini runner-up du NLHE 1000$. Lors de la finale, j’avais dû affronter Erik Seidel ! On a joué en heads-up pendant des heures, avant qu’il ne remporte le titre. Je m’en voulais énormément car j’avais fait beaucoup d’erreurs ! Non pas que je veuille diminuer l’excellence d’Erik Seidel, mais j’avais commis énormément de fautes, et cela m’avait rendu dingue. On avait passé un accord afin de partager l’argent à parts égales. Après le match, je suis parti courir longuement dans le quartier de Bells Garden à 2h du matin —ce qui est une très mauvaise idée !—, et je repassais en tête toutes les erreurs que j’avais pu faire. En courant, je me souviens que je me suis dit : « Tu vas peut-être devoir attendre pas mal de temps avant de te retrouver à nouveau en heads-up et pouvoir corriger ton jeu. » J’avais tort !

Le lendemain, on a débuté le Main Event à 5000$. Tous les grands noms étaient là. Je me souviens que les trois meilleurs joueurs de poker du monde (en tournois) étaient en table finale avec moi ! Il y avait Johnny Chan (champion en titre), TJ Cloutier et Jack Keller. On s’est vite retrouvés à trois joueurs. Le premier remportait 145 000$ (contrairement à ce qu’indique HendonMob). J’ai demandé à Jack Keller si on pouvait passer un accord, avec le dernier en lice, Glen Abney. A l’époque, c’était encore 40% pour le premier, 20% pour le second et 10% pour le troisième. Jack a voulu nous arnaquer ! J’ai refusé. Il m’a dit, « Si je prends un gros pot, on est à égalité ». Je me suis dit, « J’ai pas intérêt à le laisser revenir… » Jack jouait très agressif, et j’ai fini par le payer avec As-Dame, auteur As. Et ca a tenu, et il est sorti ! J’étais très loin devant, et j’ai repensé à mon dernier heads-up, 44 heures plus tôt. « Finis-le tout de suite, Phil ! » J’ai gagné, puis suis allé à Sapgos. Je faisais la couverture de tous les magazines de poker. Chan, Seidel et moi étions considérés comme la nouvelle génération de moins de trente ans. Et je disais à qui voulait l’entendre que j’allais remporter le Main Event des WSOP de 1989 !

Mon père voulait venir à Las Vegas pour me voir au Main Even. Il n’avait pas du tout approuvé mon choix de devenir joueur de poker, mais comme il voyait que je gagnais très bien ma vie, il changeait petit à petit d’avis. C’était la première fois qu’il venait me voir jouer. Il est arrivé à Vegas un vendredi soir, a foncé tout droit au Horseshoe et… j’étais en table finale ! Pour un tournoi de Pot Limit Omaha, dont je sors cinquième vers 22h30. Je suis sorti sur la même main que TJ Cloutier. Le Main Event commençait lundi et finissait jeudi. Je dormais au Golden Nugget et j’ai demandé à mon père de venir me réveiller tous les matins à 11h. Le premier jour, il ne m’a pas amené le petit-déjeuner que je lui avais demandé, et j’étais très énervé. Il ne s’est pas trompé les jours suivants… Une petite chaîne que personne ne connaissait alors, ESPN, filmait le Main Event pour la première fois, uniquement la table finale.

Il y avait Johnny Chan (qui était en lice pour remporter le titre pour la troisième fois d’affilée), Lyle Berman, le pro Don Zewin, Steve Lott et le futur champion du monde Noel Furlong. A quatre joueurs restants, j’ai relancé avec Ax-10x, Don a payé avec paire de 10, Steve a fait tapis pour 91 000 jetons depuis la BB, et après réflexion, j’ai payé. Et là, Don va à tapis à son tour ! D’un point de vue mathématique, je dois payer immédiatement, mais j’ai pris mon temps, et j’ai fini par payer, en pensant que Don avec paire de 9 ou de 8 ou Valets. Don avec paire de 10, Steve paire de 2, et au flop, tout de suite un As ! J’ai éliminé les deux adversaires, et je me suis retrouvé en heads-up contre Johnny Chan.

Au bout de vingt minutes environ, j’ai dit à Johnny, « Je vais jouer parfaitement. Il va falloir que tu sois au maximum de ton niveau et qu’en plus tu aies de la chance si tu veux me battre. » Au bout de 31 minutes, au blindes 5-10 000, je mise 35 000 avec As-7 de carreau. Chan sur-relance à 165 000. Grosse relance ! Je me suis dit… « Il veut changer de vitesse. » Quatre mains plus tard, je découvre une paire de 9, et mise à nouveau 35 000, et je savais déjà ce que j’allais faire si Chan me sur-relançait à nouveau. Chan a relancé comme prévu à 165 000, et j’ai tout de suite annoncé tapis. On trouve facilement cette scène sur YouTube : je vais à tapis d’un mouvement des deux mains, sans toucher les jetons.

Je suis resté immobile. Chan devait avoir 600 000 devant lui, et moi 1 200 000. Je m’étais entraîné à ne pas bouger d’un iota. Alors que le temps s’écoule, je me demande : « Est-ce que j’ai envie d’être payé ? Pas certain. Il aurait déjà payé avec n’importe quelle paire. Ou avec As-10 et mieux. » Il avait peut-être une main comme Roi-Dame. Je n’ai rien dit et l’ai laissé réfléchir. Si je l’avais poussé à rendre ses cartes, cela aurait pu me couter mon rêve de toujours : un titre WSOP au Main Event ! Au bout de trois minutes, Chan a annoncé : « C’est le moment de prendre des risques. C’est payé. » Et il a retourné As-7 de pique.

J’étais large favori… Le flop est tombé : Roi-Roi-10. Turn, une Dame. J’étais pourtant certain que Chan allait toucher un As ou un Valet à la dernière. Je l’avais vu faire ça trois fois lors de son premier titre et ses deux Hall of Fame. Et pourtant, à la river, juste un 6 ! J’ai levé les mains au ciel, et j’ai cherché du regard mon père dans la salle. Les gardes l’ont laissé venir courir vers moi sans souci (il y avait seulement un dollar symbolique sur la table !) et je l’ai pris dans mes bras !

 

Qui étaient les grands noms de l’époque ?

Johnny Chan, TJ Coutier Jack Keller, Chip Reese et Doyle Brunson, Berry Johnston, Lyle Berman, Bobby Baldwin, Yosh Nakano… pour n’en citer qu’une poignée.

 

Quels ont été les autres grands moments de votre carrière ?

Chaque victoire aux WSOP ! Le NBC Heads Up de 2005, aussi. Et le Main Event des WSOPE bien sûr. Ainsi que le Diamond Jim Brady du début, en 1988. Et parmi mes objectifs dans ma vie, c’était d’entrer dans la liste des best-sellers du New York Times, ce que j’ai fait ! Et de continuer à être toujours au top niveau dans le poker.

 

Quel regard portez-vous sur la scène poker actuelle ? Avez-vous des regrets quant au passé ?

Je respecte beaucoup tous ces jeunes qui jouent en hautes limites, mais ce ne sont pas les meilleurs joueurs au monde ! Soyons clair : certains d’entre eux font partie de la crème de la crème, mais la plupart, non. C’est une autre façon de jouer. Je pense que je me débrouillerais bien contre eux, sans aucun souci.

Fedor Holz a récemment déclaré que j’avais balancé plusieurs fois des buy-in de tournois à 300 000$, sans bien jouer. J’ai tout de suite abondé en son sens. Cela m’est arrivé. Dans l’un des cas, en Day 2, j’étais exténué et j’ai joué n’importe comment. Mais ce n’est pour autant qu’il faut oublier toutes mes victoires ! J’aimerais beaucoup que ces jeunes puissent voir mes cartes lors des compétitions des années 80 à maintenant. S’ils avaient pu voir tout ce que je faisais, tous mes bluffs, ma patiences et les hero-calls que j’ai pu faire, je crois qu’ils penseraient tout autre chose de moi ! On n’atteint pas mon statut sans avoir un instinct affûté et un jeu subtil, en nuances !

 

Pour finir, qui inviteriez-vous pour une partie de poker amicale et une soirée agréable ?

Un cash-game chez mon ami Chamath, avec mes meilleurs amis comme Chamath Palihapitiya, Bill Lee, Sky Dayton, et David Sacks.

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Portraits / Interviews

Rencontre : Stefanie Ungar, la fille du génie du poker

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S’il est une figure sombre qui brille dans la galaxie poker, c’est bien Stu Ungar : champion dès la préadolescence, hypermnésique dévoré par ses démons, addict à tout ce qui passait —de la cocaïne aux courses de chevaux—, ce personnage hors norme a régné en trou noir sur une constellation de joueurs déjà hauts en couleur. Mort à la quarantaine sans le moindre dollar en poche, celui qui aura fait passé littéralement des milliards de dollars entre ses doigts, aura été retrouvé mort d’une overdose dans un motel miteux du Downtown de Vegas, quelques semaines après son dernier tournoi des WSOP. Sa fille, Stefanie, témoigne pour la première fois à propos de ce père démiurge qu’elle aura tant aimé, malgré ses absences, ses failles et ses fulgurances. Rencontre Paris-Vegas.

Par Jérôme Schmidt

 

Quel est le plus ancien souvenir que vous gardez de votre père, Stu Ungar ?

Du plus loin que je m’en souvienne, c’était lorsqu’il venait à chacun de mes spectacles de danse quand j’étais encore toute petite fille, environ vers 4 ans. Il n’en a jamais manaqué un. Il m’emmenait aussi à Disneyland, et nous nous amusions beaucoup sur les manèges les plus grisants. Lorsque je vivais en Floride, il passait me prendre et nous montions dans un petit avion pour aller aux Bahamas. Il adorait aller là avec moi, car je m’amusais dans la piscine sous l’œil des maitre-nageurs pendant qu’il allait jouer au casino ! Et puis nous passions beaucoup de temps dans les restaurants. Nous étions assis l’un à côté de l’autre, et nous discutions, de tout. Il me parlait des gens, de leur psychologique, de la vie en général. Il m’a énormément appris.

 

Quand avez-vous compris que votre père était l’un des plus grands joueurs au monde ?

Dès mon plus jeune âge. Je me souviens de tous ces types qui passaient chez nou pour jouer au backgammon, par exemple. Et lorsqu’il allait jouer au poker dans les casinos, il me disait qu’il « allait travailler », sans cacher la nature des activités. Mais c’est vrai qu’adolescente, j’ai compris que ce n’était pas la même vie que celle des parents de mes amis, qui étaient avocats ou médecins… Lorsque j’étais à Las Vegas, je voyais bien que mon pè !re était une star. Il était le plus jeune homme à avoir remporté les WSOP, et je savais également qu’il était le champion hors catégorie du Gin Rami… Lorsque nous entrions dans un casino, tout le monde venait lui parler et lui serrer la main. Il était gentil avec tout le monde. Il était très généreux, avec tout le monde. Il disait toujours qu’on ne savait pas quelle était la vie des gens, et dans quelle situation ils pouvaient être. Dans le doute, il fallait donner, tant qu’on pouvait.

Quelles anecdotes vous racontait-il à l’époque ?

Moin père adorait me raconter son enfance à New York. Il me disait toujours qu’il était le gamin le plus maigrelet et maladif de toute la ville, mais qu’il avait plein d’ami car c’était un bon sportif. Sa mère était si inquiète de sa carcasse si fragile qu’elle l’avait emmené chez le médecin pour voir si ses os pourraient tout de même se développer. Il me racontait la première fois où il avait joué aux cartes, et qu’au bout de trois jours, il avait maîtrisé ce jeu que des types de 40 ans n’avaient toujours pas compris. Il disait aussi que son propre père voulait absolument qu’il n’apprenne jamais à jouer, et que cela lui avait fait mal. Lorsqu’il avait eu douze ans, son père est mort, et c’est à ce moment qu’il avait pu enfin jouer autant qu’il veuille.

 

Quelle était la vie quotidienne de vos parents ?

Je n’ai jamais été confronté à une vie de famille, car mes parents ont divorcé lorsque j’avais quatre ans. J’ai vécu avec maman et mon frère avec mon père. Lorsque j’allais chez lui, nous passions beaucoup de temps à regarder des dessins animés ensemble, ou jouer à des jeux comme les échecs et le monopoly, avant d’aller dîner dehors ou faire un peu de shopping. Je ne me souviens que de ces moments géniaux.

 

Qui étaient les meilleurs amis de Stu Ungar ? Avez-vous gardé le contact ?

Ses meilleurs amis étaient Mike Sexton, Chip Reese, Danny Robinson, Jean notre femme de ménage, et ma mère. Ma mère et mon père sont restés très bons amis, même après leur divorce. L’ami de mon père avec qui je suis restée la plus proche est Mike Sexton, et ce jusqu’à ses derniers jours. Je l’ai encore eu au téléphone quelques jours avant son décès qui m’a rendu si triste, cette année.

Vous vivez toujours à Las Vegas… Qu’y faites-vous ?

Je produis des films pour la télévision à Las Vegas. Je travaille d’ailleurs sur un film documentaire autour de la vie de mon père, et aussi un film de fiction. J’adore Vegas, j’y suis née. J’y aime ses restaurants, ses spectacles, les gens qui y habitent… bref, toute la culture de Las Vegas !

 

Aimez-vous également jouer ? Votre père vous a-t-il formée aux jeux de casinos ?

Je ne suis pas du tout joueuse. Mon père n’a jamais voulu m’apprendre le pokeR. Juste avant sa disparition, je lui avait demandé s’il m’apprendrait un jour le poker, et il m’avait répondu que jamais, ô grand jamais, il ne le ferait, car il ne voulait pas que je vive cette vie. Il est mort trois semaines plus tard. Je n’ai jamais appris les règles de ce jeu, et je me suis promise de toujours honorer cette promesse et respecter sa volonté.

 

Etes-vous parfois nostalgique de ces années en famille ? Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Je pense souvent à mon père. Tant de fois, dans ma vie, j’aurais voulu décrocher le téléphone et lui parler pour lui demander un avis ou simplement parler avec mon père. Il a toujours été là pour moi, on parlait des heures et des heures. Son rire et son intelligence me manquent énormément.

PORTRAIT

Stu Ungar, le Bobby Fischer du poker

 

Le jeu, l’action, Stu Ungar l’a dans le sang. Lorsqu’il naît en 1953 dans le Lower East de New York, un quartier à la limite du Little Italy des grandes familles mafieuses, Stu est le docile aîné d’une famille plongée corps et âme dans le jeu. Son père, Isidore « Ido » Ungar, est un coureur doublé d’un joueur invétéré. Pour financer ses deux passions onéreuses, il ouvre dans l’arrière de son bar, le Fox’s Corner, une activité de bookmaker. Ce fils d’immigrés juifs ne met pas longtemps à fédérer une large clientèle, principalement parmi ses amis italiens qui gravitent dans le giron de la famille mafieuse la plus puissante de l’époque, les Genovese. Ses amis ? Fat Joe, Philly « The Brush » Tartaglia ou Victor Romano. Tous passent leur journée à taper le carton dans l’arrière-salle du Fox’s Corner, ou à passer des paris hippiques, de football ou de baseball auprès d’Ido. L’argent, liquide, coule à flot, malgré le prélèvement mafieux en échange de la « protection » du lieu. La police New-Yorkaise n’est d’ailleurs pas la dernière à prélever sa dîme : avant Serpico et la grande curée de la NYPD, les forces de l’ordre étaient sûrement les plus touchées par l’appât du gain illégal.

 

Une éducation

Stuey Ungar grandit dans l’ambiance survoltée de ce bar ouvert jour et nuit, peuplés de gros bras, tueurs à gage, maquereaux et trafiquants divers. Malgré l’éducation dure de son père, intraitable sur l’éducation de son fils aîné, il passe plus de temps à prendre les paris des mafieux du Fox’s Corner qu’à faire ses devoirs. Dès l’âge de neuf ans, il est juché sur un tabouret de bar et noircit des cahiers de bookmaker, comprends le principe des cotes qui évoluent, des lignes qui évoluent, la psychologie des éternels perdants et l’adrénaline des lignes d’arrivées au finish. Chétif et malingre, il se surnomme lui-même « monkey », un petit singe savant qui semble tout connaître du monde à même pas dix ans, et surtout de sa face la plus sombre. Car même sa mère, pourtant effacée derrière son époux, a le démon du jeu : « Je m’asseyais derrière elle et la regardais jouer au seven card stud. Elle était nulle, jouant chaque main, littéralement toutes les mains : la valeur de ses trois premières cartes n’importait pas, elle payait tout le temps. J’ai vu ma mère perdre, et le visage des autres joueurs qui ricanaient par-derrière en la regardant et qui lui tendaient des pièges pour la plumer. Ils pensaient être les caïds à table, mais ils n’étaient pas vraiment meilleurs qu’elle. À l’époque, je m’en rendais déjà compte. En fait, ils gagnaient de l’argent uniquement parce qu’elle jouait encore moins bien qu’eux. Je n’aimais pas la voir comme ça, ça m’attristait vraiment. J’avais envie de les battre, de les humilier pour leur faire payer ce qu’ils infligeaient à ma mère. », témoigne Stu Ungar dans l’excellente biographie de Nolan Dalla et Peter Alson, « Joueur-Né » (récemment réédité aux éditions Sonatine). La défaite, cette haine ancrée au plus profond de lui-même, cette chute sans fond que connaît chaque joueur jamais vraiment habitué aux montagnes russes émotionnelles propre à la passion du jeu qui leur est chevillée au corps.

 

Premiers pas sur le tapis vert

A 13 ans, Stuey connaît par cœur toutes les variantes de poker, et même s’il se heurte encore à bien plus fort que lui, il apprend les premières arnaques, celles qui se jouent sur le béton fendu des back alleys américaines plus que dans le cadre feutré des tables de jeu à tapis vert. Le cash, cette fièvre des billets qui craquent dans la main, ce plaisir pur de l’argent mal gagné —ou gagné, au mieux, par pur hasard— coule dans ses veines.  Stu se souvient de ces enveloppes qu’il a tant de fois par jour entre ses doigts, avant de pouvoir goûter au nectar absolu à son tour : « Il y avait tellement de mafieux à ma bar-mitsva que les agents fédéraux auraient payé cher pour pouvoir récupérer l’album photo. Une fois la fête finie, je suis monté au quinzième étage de l’hôtel, dans la suite de mon père. Même si je n’en avais pas le droit, j’ai commencé à ouvrir toutes les enveloppes qu’on m’avait offertes. C’était du cash, et seulement ça, dont j’avais besoin. » Très vite, un personnage important de la Grande Pieuvre de la famille Genovese le repère : Victor Romano. A plus de quarante ans, Romano a vécu la moitié de sa vie en prison, après avoir tué un policier à Brooklyn. Un malheureux incident, résume-t-il, mais qui ne fait que ponctuer sa trajectoire jonchée de crimes crapuleux, de trafics en tous genres et de cercles de jeux interdits. Romano a de l’affection pour le « Kid », comme il l’appelle. Il connaît Ido depuis des années, passe ses journées au Fox’s Corner, et prend Stuey sous la coulpe après le décès accidentel d’Ido Ungar. Stuey est désorienté, a abandonné presque totalement ses études et passe le plus clair de son temps dans des cercles clandestins du Queens, de Brooklyn et du Midtown East Manhattan. C’est là, justement, où Romano tient le Jovialite, un « social club » légal d’apparence, mais où transitent des millions de dollars prêts à blanchir pour les Genovese. « J’étais un phénomène de foire, un peu comme Bobby Fischer aux échecs. À 15 ans, je massacrais mes adversaires qui pratiquaient le jeu depuis trente ans. Je ne faisais pas de quartier. Mais c’était naturel pour moi. Je variais les jeux selon les périodes du jour et de la nuit. Peu importait l’heure, il y avait toujours une partie en cours. Une fois, j’ai joué pendant quatre jours sans discontinuer. Je gagnais, mais à la fin j’étais sur les rotules. J’ai demandé aux autres types à table de me laisser me reposer quelques instants. Ils m’ont apporté un fauteuil, et l’ont installé dans un coin afin que je puisse y dormir. Au moment où je me suis assis, mes yeux se sont fermés. Je me suis réveillé le lendemain, alors que la partie était encore en cours. J’ai sorti de l’argent de ma poche et je me suis remis à jouer. Je pouvais jouer au gin pendant trois jours d’affilée sans problème. Au début, c’était 20 dollars la partie, puis 50 dollars, et même 100 dollars. Je m’asseyais à table et pouvais ne pas me lever pendant une journée entière. Une fois que j’avais gagné 400 ou 500 dollars, je sautais dans un métro pour aller sur les pistes de courses de Yonkers ou Roosevelt claquer tous mes gains. »

 

L’école du gin rami

C’est au gin rami, justement, que Stuey se fait un nom. Le Kid est sur toutes les lèvres à New York, et devient l’homme —l’enfant, plutôt— à abattre. Le protégé de Romano peut tout faire, battre quiconque, tant que Romano veille sur lui. Un adversaire lui a manqué de respect ? Il est retrouvé quelques jours plus tard, une balle dans la tête, dans une usine désaffectée du Queens. Besoin d’une voiture ? D’un permis de conduire, même ? Quelques billets de 100$ et Stu peut parader à 15 ans avec un permis adoubé par la mairie de New York et une Cadillac volée flambant neuve. Envie d’assouvir ses besoins adolescents de sexualité priapique ? Un tour au « Plato’s Retreat », un salon de massage des Genovese, où toutes les filles l’appellent par son prénom.  « Ce que j’aimais, c’était l’action. Ce n’est pas marrant de gagner quand la victoire est simple. Il me fallait des défis, et je n’éprouvais aucune joie à éclater des mauvais joueurs au pinocle ou au gin. Par contre, trouver le gagnant de la troisième course de l’Aqueduct, en lisant le Daily Racing Form, ça me bottait vraiment. Une sacrée excitation, ouais. C’est pour ça que j’aimais apprendre à maîtriser un nouveau jeu de cartes. J’en voulais toujours plus. », se souvient Ungar. Sa réputation dépasse très vite les frontières trop étroites pour lui de l’Hudson River. Romano, fatigué par un accident cardiaque, passe la main et confie son protégé à Philly Tartaglia, une montagne de muscles connu pour ses diverses exécutions pour le compte de la famille Genovese. Tartaglia organise des parties de gin contre tous les grands noms du moment, Harry « Yonkie » Stein, Nat « The Bronx Express » Stein ou Teddy Price. Tous ont trois ou quatre fois son âge, mais ils se font irrémédiablement écraser par l’adolescent pas encore majeur. Stuey voit dans leur jeu comme un livre ouvert ; il pratique à l’époque un jeu uniquement défensif : il ne cherche pas à faire gin, mais bien à empêcher les autres d’avancer dans la composition de leur jeu, ne leur laissant aucune chance de respirer dans ce duel psychologique que le gamin remporte à chaque fois. Stein, le meilleur joueur de l’époque, arrête le gin après avoir été battu, dès la première partie, par le Kid. Avec un score sans appel : 86 à 0. « Le gin est très différent des autres jeux de cartes. Ce n’est pas comme le poker : tu ne peux pas bluffer, ou influencer le jeu de ton adversaire. Le gin est un jeu de contrôle. Je détruisais mes adversaires. Ils s’écroulaient devant mes yeux. J’adore ce moment, quand leur petit sourire s’efface de leur visage et qu’ils ont la peur au ventre. Ils arrivaient bien habillés, avec une cravate, les cheveux coiffés et, après cinq heures, ils avaient défait le nœud de leur cravate et s’étaient arraché les cheveux. Et dans leurs yeux, on pouvait lire : « Jamais je ne vais gagner. » Putain, qu’est-ce que c’était beau ! »

 

La valeur argent

A 18 ans, après avoir monnayé via les Genovese son exemption du service militaire, Stuey Ungar part à Miami sous les conseils de Tartaglia : là-bas, il trouvera des adversaires à sa taille qui risqueront de parier plusieurs dizaines milliers de dollars contre lui. Mais Stuey s’ennuie au soleil : l’action y est moins grande qu’à New York, et le niveau encore plus faible pour lui. Il passe son temps aux champs de course en compagnie de sa petite amie de l’époque, Madeline, qui voit d’un mauvais œil cette passion dévorante. Habitué de l’Aqueduct dans le New Jersey, il découvre à Miami les courses de nuit et les milliers de dollars perdus en quelques minutes. Les rouleaux de billets de 100$ chèrement gagnés au poker et au gin disparaissent en fumée au contact de la fièvre du champ de course. Très vite, il veut retourner à New York, ne supportant pas l’indolence des lieux. Il veut de l’action, plus haute encore. Et seule Las Vegas semble être à la hauteur de ses attentes.

 

Le cadeau de ses 21 ans

En 1974, Stuey a tout juste 21 ans, et peut donc enfin goûter à une ville construite uniquement pour lui, Las Vegas. Direction, le Caesars, pour y voir Sinatra, un autre inféodé aux Genovese. Le temps de se changer, après s’être posé à McCarran, et le show était prévu deux heures plus tard. Mais Stuey a d’autres plans : il s’asseoit à la table de blackjack : « On n’est jamais allés voir Sinatra. Qu’est-ce que je serais allé foutre dans une salle à rester assis pour mater un spectacle, alors que je venais de me refaire de 60 000 dollars en moins d’une heure ? Philly aurait dû m’attacher au siège ou me mettre une camisole de force. Au lieu de ça, il a organisé une partie de gin de l’autre côté de la rue. Il y avait ce type riche à millions, Johnny Hawk, et on est allés le voir. Je l’ai rincé. Après ça, il s’est tourné vers moi et m’a demandé : « Tu veux jouer avec du vrai blé, maintenant ? – Du VRAI argent ? – Ouais, j’ai un ami qui aime jouer pour beaucoup. » Hawk a pris le téléphone et a appelé un type dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Il s’appelait Danny Robison. Hawk m’a averti que Robison était sûrement le meilleur joueur de gin de Vegas. Je lui ai répondu : « Dis à Robison qu’il n’a pas encore ren- contré le meilleur joueur de gin. » Robison m’a entendu à travers le téléphone, et a dit qu’il serait au Dunes dans l’heure. On a joué toute la nuit, et je lui ai pris 100 000 dollars. Je ne l’ai pas battu : je l’ai humilié. » Ungar ne reviendra jamais vraiment de ce voyage. Il s’y installe quelques mois plus tard avec Madeline.

 

Le virage du poker

C’est à Vegas, et au Dunes plus particulièrement qu’Ungar opère le grand changement de sa vie de joueur : interdit de Blackjack par les plus grands casinos qui ne veulent pas laisser à un joueur doté d’une telle mémoire photographique la possibilité de battre la banque, sans adversaire au gin rami, discipline qu’il a tué de sa maestria, il s’asseoit à la table des « big boys », la grosse partie du Dunes. A l’époque, le Dunes est la mecque du poker. Situé en lieu et place de l’actuel Bellagio, à quelques mètres du Caesars, il s’asseoit tout de suite aux plus hautes limites, en mixed-games et en Stud principalement. Le No Limit Hold’Em ? Personne n’y joue à l’époque et Stu fait ses armes face à Chip Reese, Doyle Brunson, Amarillo Slim, Jack Straus et consorts. Beaucoup parlent de parties truquées, de croupiers complices ; Stuey s’en fiche pas mal et connaît les hauts et les bas des parties high-stakes. Seule certitude, de la bouche des habitués de la partie : il a la classe des plus grands et le caractère intrépide des vainqueurs sans lendemain. « Un jour, je jouais au backgammon avec Puggy Pearson. Je l’ai tellement humilié qu’il voulait en venir aux mains. On a dû le retenir pour qu’il ne me frappe pas. En fait, quand je joue contre quelqu’un, je dois trouver ce que je n’aime pas en lui. Chez Puggy, par exemple, c’est l’arrogance. Il peut vraiment être énervant. C’est physique. Quand il remporte un pot, il vous toise comme s’il était Einstein en personne, comme s’il vous avait baladé sur cette putain de main, alors qu’en fait vous auriez joué le coup exactement pareil. Une fois, il avait une paire d’as en main, et moi une paire de rois. Sa paire a tenu, et il m’a lancé un regard du genre : quel pauvre type tu fais ! Son sourire de petit con m’a toujours rendu fou. »

Pendant des mois, il affine son jeu, et fait des allers-retours quotidiens au terrain de course, pour brûler le plus vite possible ses gains. En 1980 arrive la dixième édition des World Series Of Poker. Stuey a alors 26 ans, et ses « backers » sont toujours à chercher du côté de la famille Genovese. Il est le plus jeune du field, face à des Texans qui sont ses aînés de plus de trente ans. Ungar n’a joué qu’une poignée de fois au NLHE, mais son goût du jeu, son instinct naturel et son agressivité sans égale déconcertent les plus aguerris des Texans. Dans la grande salle du Horseshoe, le gamin devenu adulte a beau être toujours aussi chétif, il semble marcher sur les tables. Il fait vibrer Romano et Tartaglia qui ne le lâchent pas d’une semelle : le Kid a beau avoir un million de dollars en poche, gagnés en cash-game à Reno les mois précédents, mieux vaut l’empêcher d’aller trop souvent miser ses poches pleines de rouleaux de 100$ aux courses hippiques. Stu passe le jour 3 et se hisse en finale. Puis en heads-up, contre la légende du moment, un certain Doyle Brunson. Ungar le piétine en quelques coups seulement. Il rafle son premier titre de champion du monde, ainsi que les 365 000$ qui vont avec. A Gabe Kaplan qui lui demande ce qu’il va faire de tout cet argent, Ungar répond avec sincérité : « Je vais le jouer ».

 

The rise and fall

En 1981, comme une évidence, Ungar remporte à nouveau le titre de champion du monde. Il n’a que 27 ans et dans le monde du poker, seules les étoiles d’Amarillo Slim, Johnny Moss ou Doyle Brunson peuvent rivaliser de lumière avec lui. Il n’est pas qu’une étoile filante, il est un joueur qui a tout gagné, qui accepte tous les paris les plus fous et les gagne, ne craint rien ni personne —et même pas encore lui-même. L’argent coule à flot et les grandes périodes de déprime, dues au manque d’adrénaline ou à la tristesse de sa mère malade, à l’autre bout du pays, poussent Stuey dans la drogue. Un premier rail, puis de la cocaïne par coupelles entières : « La première fois que je suis allé à Vegas, la ville entière était recouverte de poudre. Partout, les gens sniffaient de la cocaïne – en tout cas, les gens qui en avaient les moyens. Des dealers étaient derrière chaque gros joueur. Peu importait l’heure de la journée, vous étiez sûrs de trouver de quoi vous faire une ligne. C’était normal et festif. Cela n’a pas changé ma façon d’être. Grâce à la cocaïne, je pouvais rester plus longtemps à table, mais cela n’affectait en rien mon jeu. J’ai vu des gens se détruire avec ça, dont certains très grands joueurs de poker. Vous connaissez cette chanson : « The Pusher », de Steppenwolf ? « Des types qui se baladent avec des tombes dans les yeux » ? Certains gars étaient comme dans cette chanson. Un jour, j’ai acheté un kilo de pure dope. On a fait une fête dans une chambre d’hôtel. Des types que je connaissais pas sont rentrés. Des filles. Des fêtards. Ils se précipitaient sur ce tas comme une meute de coyotes sur une carcasse. Après cette soirée, j’ai décidé de ne plus acheter pour 20 000 dollars de came pour la laisser partir en fumée de cette façon. J’ai commencé à en prendre seul, en privé. » Ungar, père de deux enfants, commence à perdre pied : l’argent gagné au poker part plus vite encore chez ses dealers ou aux paris sportifs. A la fin des années 1980, il dépense plus de 1200$ de cocaïne par semaine et les dettes s’accumulent. Sa santé se dégrade et ses amis les plus fidèles, comme Mike Sexton, Doyle Brunson ou Chip Reese font tout pour qu’il décroche. Sa femme, Madeline, veut s’éloigner de cette relation vénéneuse, empirée par le drame de la vie de Stuey : le suicide, en 1989, du fils de Madeline, Richie, qu’il avait adopté de tout son cœur. Le Main Event des WSOP de 1990 semblent être l’apogée pour lui de sa descente aux enfers. Financé par le magnat de la finance Billy Baxter, il marche une fois de plus sur les tables et se hisse en finale, jouant comme un zombie. Nolan Dalla relate la suite dans son livre : « Le lendemain, quelques minutes après midi, Billy Baxter reçut un appel d’urgence. C’était Jack McClelland :

« Stuey n’est pas là.

– Il n’est pas arrivé ? Comment ça se fait ? Il a un des plus gros tapis des World Series ! »

C’était d’autant plus étonnant que l’hôtel de Stuey était situé juste en face du Binion’s. Où avait-il pu passer ? Baxter quitta sa maison précipitamment et se dépêcha de rejoindre la salle de poker du Horseshoe. Il traversa ensuite Fremont Street en courant jusqu’à la réception du Golden Nugget, informa les responsables qu’il y avait urgence, que quelque chose n’allait pas et qu’il devait absolument rentrer dans la chambre de Stuey.

Un agent de sécurité l’accompagna à la chambre 341. L’officier de sécurité frappa à la porte et, comme personne ne répondait, il l’ouvrit avec son passe. Stuey était étalé par terre, en sous-vêtements, inconscient et respirant à peine. » Stuey ne reviendra jamais vraiment de cette overdose : il a trahi son plus fidèle ami et financier et révèle au grand jour une addiction que beaucoup faisaient semblant de ne pas voir. Il s’écarte des tables pendant quelques mois, mais a toujours le désir de jouer chevillé au corps.

 

Un come-back ?

En 1991, Stu Ungar revient sur le devant de la scène lors d’une série de heads-up à 50 000$ avec un vieux routier du jeu, Mansour Matloubi. C’est Phil Hellmuth qui raconte la scène : « Stuey a payé à la river avec hauteur 10 un bluff de Matloubi ! Mansour avait pourtant bien joué : il avait vu juste dans le jeu de Stuey et avait tenté un bon bluff : « Je me suis fait marcher dessus. Comme si un bulldozer m’était rentré dedans. J’apprécie beaucoup Stuey mais là, je n’ai rien vu venir. » Des années plus tard, Mansour résume la situation ainsi : « Quand un type vous paye avec une telle main, il vaut mieux laisser tomber. C’est comme s’il vous volait le vent qui souffle dans vos voiles. J’ai décidé de ne plus jouer de match en tête à tête en No Limit Hold’em, plus jamais. » Les années qui suivent, Ungar se bat contre lui-même, sans succès. Mais en 1997, alors que plus personne ne lui prête le moindre sou, Baxter accepte un geste de plus : 10 000$ pour le Main Event. Par pitié et amitié plus que par goût de l’investissement, Baxter sort les billets dans la grande salle du Horseshoe. Quatre jours plus tard, celui qui avouait ne « pas pouvoir faire deuxième, car ça n’aurait rien résolu », devient, dix-sept ans après son premier titre, à nouveau champion du monde. Avec 1 000 000$ en poche.

 

La fin du Kid

Si les journaux titraient le lendemain de sa victoire « Le retour du kid », c’est vers le triste point final de sa vie que Stuey se dirige. Il prend plus de drogue encore et passe son temps dans les squats à crack de Glitter Gulch, à quelques mètres du Horseshoe. Ruiné, défoncé, il squatte des chambres à 10$, comme au Gold Coast, sur Flamingo Road. Avec zéro dollar pour jouer, et donc se refaire.

« Là ne peux pas jouer. Je suis coincé dans cette chambre d’hôtel de merde. Il est 15 heures, et c’est le dernier lieu au monde où j’ai envie d’être. À ce moment précis, à moins d’un kilomètre, ils jouent les plus grosses parties de poker qui aient jamais existé. La plupart des joueurs sont des branques. Ils ne savent pas jouer, putain ! Ce sont des touristes pleins aux as ou des producteurs de cinéma de LA. Que Dieu les bénisse ! Je pourrais tous les éclater. Mais au lieu d’être au Mirage, je suis ici, coincé, sans possibilité de jouer. À sec. Ouais, vraiment à sec. J’ai exactement 4 cents dans ma poche. Il y a un an, j’avais 1 million de dollars devant moi au Horseshoe, et je buvais du Dom Perignon avec Jack Binion. J’ai merdé sur toute la ligne. Je suis resté trop de temps dans cette chambre d’hôtel. Plusieurs semaines, je crois, mais je n’en suis plus sûr. J’ai cramé trop d’occasions, agacé trop de gens. Il y a quelques jours, je n’en pouvais plus. Les murs semblaient se rapprocher. Je suis descendu et j’ai traversé le casino. Ça m’a vraiment fait du bien de sortir de la chambre. Je n’avais pas d’argent sur moi : je regardais juste les touristes aux tables de black-jack. Ils étaient tous là à miser 5 dollars par 5 dollars, à perdre sur les meilleures cartes et à s’arrêter à 17. Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces gens ? Ils ne connaissent pas les stratégies de base, ou quoi ? Ça m’a donné envie de vomir. Je suis remonté, et j’ai dormi pendant douze heures. Ensuite, j’ai regardé la télévision toute la nuit. C’était quel jour ? Mercredi ? Jeudi ? Merde, j’en sais plus rien, moi. Je confonds tous ces jours. Je ne sais même pas s’il fait nuit ou s’il fait jour, je devrais ouvrir les rideaux pour voir s’il y a de la lumière. Je suis en train de devenir dingue dans cette chambre. C’est un énorme bordel. Ça sent mauvais. Je ne me souviens même pas de la dernière fois où je me suis rasé, ni de ma dernière douche. La femme de chambre est venue le mois dernier. Elle a changé les draps, mais je lui ai dit de laisser tout le reste comme c’était. Je ne veux plus être dérangé. J’ai mis le signe sur la porte. Les seules fois où j’ouvre, c’est pour rendre les plateaux du room-service. Ne pas avoir d’argent pour jouer, c’est le pire des trucs. Un joueur est obligé d’avoir du blé. Sans ça, il n’est rien. Comme si t’étais Pavarotti, mais aphone. C’est à ça que je travaille depuis des mois : lever assez d’argent pour retourner jouer. C’est pour ça que j’en suis là. Tant que je n’ai rien à me mettre sous la dent, je ne peux pas jouer. Il me faudrait 20 000 pour commencer. Mais j’ai trahi des gens, et au jeu c’est la chose à ne pas faire. Ne surtout pas enculer les autres. Surtout ceux qui te font confiance. C’est la règle. Il y a un vieux proverbe au poker qui dit qu’à table ton pire ennemi, c’est toi-même. Je vais te dire un truc : cette phrase a été inventée pour moi. » Trois mois plus tard, on le retrouvait mort à l’Oasis Motel. Stuey Ungar avait 45 ans, et entrait dans l’éternité.

 

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Portraits / Interviews

Mike Sexton, figure historique du WPT, est décédé

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C’était avec une immense tristesse que nous avions appris il y a une semaine que Mike Sexton, l’une des figures les plus importantes du poker mondial, était touché par une terrible maladie. La communauté poker américaine, de Daniel Negreanu à Phil Hellmuth, en passant par la jeune génération, s’était mobilisée pour soutenir le joueur et présentateur historique du World Poker Tour dans ses derniers jours.

Mike Sexton était depuis plusieurs décennies l’un des hérauts du poker dans le monde entier. Joueur émérite, pédagogue hors pair, présentateur ultra-populaire du WPT, il a contribué plus que quiconque à l’essor du poker aux Etats-Unis, en Europe et même en Asie. A 72 ans, le World Poker Tour venait de renommer sa Champions Cup en “Mike Sexton WPT Champions Cup”, afin de célébrer son nom et sa mémoire.  Sa bonne humeur et sa proximité avec les joueurs de tous horizons seront regrettés par tous.

Pour Poker52, nous l’avions rencontré au Bellagio il y a quelques années, en marge des WSOP, alors qu’il jouait à une table de mixed-games high-stakes. Nous reproduisons ici un extrait de notre rencontre

“Vous souvenez de votre premier tournoi à Vegas ?

Je me souviens très bien de ma première participation aux World Series : c’était en 1984, et cela a changé ma vie. Je vivais en Caroline du Nord, et c’était la première fois que je voyageais aussi loin pendant longtemps. A cette époque, il y avait très peu de tournois : trois au total. Et dès ma première inscription, j’ai fait deux tables finales et ca m’a propulsé dans le monde du poker. Ensuite, j’ai décidé de déménager à Las Vegas, pour devenir un joueur professionnel, ce qui ne m’avait pas encore traversé l’esprit.

Qui étaient les grands joueurs ?

A l’époque, on craignait tous les grands joueurs high-stakes : Chip Reese, Puggy Pearson, Doyle Brunson ou Stu Ungar. Ils jouaient à des tables incroyables. Et je pense que Stu Ungar sera toujours le meilleur joueur de poker au monde. Un type incroyable, au QI de génie, imbattable en No Limit Hold’Em. Personne n’a jamais eu son talent, loin de là, même… Sa capacité à lire les adversaires était phénoménale.

Vous étiez très proche de Stu…

J’ai un nombre important d’anecdotes incroyables au sujet de Stu Ungar. Un jour, je le regardais jouer dans une très grosse partie de Limit, et j’étais broke, impossible de jouer. Il se retourne vers moi : « Je dois aller aux toilettes, joue ma prochaine main, Sexton ! » Il se lève en courant, et je prends sa place… Et j’ai 9-10 de carreau, relancé par 4 joueurs tout au long de la main, et je touche une quinte hauteur Dame à la river. Je 3-bet mes adversaires, et Stu débarque tout à coup à table et il a éclaté de rire : « Les mecs, je vous écrase même quand je ne suis pas là pour jouer ! » Il m’a donné quelques milliers de dollars pour me remercier et j’ai été les jouer à une plus petite table… ce qui m’a permis de me refaire !

En quoi le WPT a participé à l’explosion du poker ?

Le World Poker Tour a beaucoup changé la face du monde du poker : l’explosion du poker vient du WPT. C’était la première fois que l’on voyait les cartes des joueurs à la télévision, et cela a fait exploser le No Limit Hold’Em. C’était bien plus important que Chris Moneymaker, par exemple. Après, plus rien n’a été pareil… Toutes ces années, passées à commenter le WPT, sont magnifiques. J’ai pleuré lorsque Doyle a gagné son WPT au Bicycle, tellement c’était émouvant. Et il faut bien se souvenir que tous les gagnants des premières saisons sont devenus des stars du poker online ensuite : ils étaient au bon endroit au bon moment !

Avez-vous déjà commenté vos propres mains ?

Lors de la saison 6 et 7, nous avons eu le droit de jouer enfin aux WPT. Ils avaient peur qu’on pense que c’était truqué si on se trouvait en table finale ! J’ai fait une table finale cette année, et c’était assez amusant de me commenter par la suite… J’ai signé trois belles places payées, et j’en suis content car les fields sont beaux, avec des jeunes joueurs brillants et sans peur.”

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